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Les droits de l'homme s'arrêtent la ou commencent ceux des affaires

La représentation politique des classes modestes

Que faudrait-il faire pour assurer en France une meilleure représentation politique des classes sociales, notamment des classes sociales les plus modestes ?

Telle est la question que pose Stef sur son blog, dépassant ainsi le simple constat que font de très nombreux analystes de la situation politique française.

Pour tenter de répondre à cette question importante, après avoir repris quelques éléments du constats, et avant d’en arriver aux solutions possibles, je ferais un détour par l’examen de certains concepts qui donnent du sens à la notion de « représentation politique » et par une tentative d’analyse des causes qui ont amené au constat actuel.

1) Les constats

L’abstentionnisme gagne du terrain

Une partie importante du corps électoral ne se déplace pas pour voter. Sans même tenir compte de ceux qui ne s’inscrivent pas sur les listes électorales…

La représentation politique du peuple n’a pas grand-chose à voir avec sa représentation sociologique

Les travaux du sociologue Pierre Birnbaum (La classe dirigeante française, PUF, 1978), montrent que la classe dirigeante française contemporaine forme un ensemble clos et replié sur lui-même, qui se caractérise par une grande homogénéité culturelle, sociale et socioprofessionnelle. Cette homogénéité donne l’impression qu’en France il n’y a plus de démocratie mais une oligarchie.

– plus le « niveau géographique » d’un mandat est élevé, moins les catégories modestes sont représentées. D’où sans doute ce décalage douloureux qu’on ressent entre « peuple » et « élite »

– les catégories « ouvrières-employées » sont nettement sous représentées au regard de ce qu’elle représente réellement dans les statistiques sur la population française (33,8%)

– le secteur des cadres et ingénieurs des professions intellectuelles supérieures qui elles ne représentent que 13 % de la population active sont très largement représentées dans les hautes instances nationales

– Le secteur primaire (agriculteurs) est stable.

En savoir plus: Abel François & Emiliano Grossman, « Qui sont les députés français de la Ve République ? », La Vie des idées, 21 janvier 2011. ISSN : 2105-3030.

– Les Français n’ont pas confiance, à 76 %, dans les partis politiques et, à 52 %, dans les syndicats.

Le militantisme politique a, de tout temps, peu concerné les Français et les organisations politiques ont toujours connu de fortes variations d’effectifs. Selon les recoupements de Colette Ysmal (« transformation des partis et declin du militantisme », in « l’engagement politique, declin ou mutation ») , le « taux de pénétration » (nombre d’adhérents/population de 18+) a fluctué tout au long de la Vème république . De 2,6% en 1982, il est retombé, à partir de 1986, à 1,7 %.

Dans les années 40, le taux de syndicalisation et de militantisme politique était très élevé dans les catégories ouvriers et employés, il tend, à l’heure actuelle à devenir faible voire inexistant. En En 2003, il était de 8 %, en 2005 à 7,6 %, en2008 taux de syndicalisation entre 7 et 8 %, traduisant depuis une décennie une stabilité, après un long processus de recul amorcé au milieu des années 70

D’après une étude du ministère du travail sur la syndicalisation (DARES, octobre 2004), le taux de syndicalisation dans les entreprises de moins de 50 salariés est de 3,5 % (contre 5,2 % dans le secteur privé) ; il n’est que de 2,4 % chez les salariés en CDD ou en intérim (contre 9,5 % chez les salariés en contrat à durée indéterminée et à temps complet

En savoir plus: Les mouvements sociaux, laboratoires de la démocratie (PDF – 180.2 ko) par Daniel Mouchard

2) Qu’est ce que la représentation politique? à quoi est-elle liée?

La représentation politique, par la voix de l’élection, poursuit deux buts.

  1. Faire en sorte que le peuple reste la source de la loi en exprimant sa volonté souveraine au travers du mandat qu’il donne à ses représentants.
  2. Permettre l’articulation entre la société civile et l’État en légitimant les « mandataires » et les représentants de l’autorité de l’État censés servir le bien commun et appliquer la loi sur des individus libres et égaux..

Cependant, au-delà de ces deux principes, force est de constater qu’en France, le mandat impératif a été écarté au profit du mandat représentatif et que ce choix a généré une perversion du système. En déchargeant les élus de toute contrainte, le législateur a certes voulu faire en sorte que l’élu soit libre de ses votes, que le contrat entre les électeurs soit un contrat moral, mais ce faisant, il a permis à bon nombre d’élus de se considérer comme détenteur d’un blanc-seing, comme expert politique dont les votes « en son âme et conscience » ne sont régis par son libre arbitre. Le seul contrôle et la seule sanction que le peuple électeur peut leur appliquer en cas de désaccord sera la non réélection à échéance de leur mandat.

En savoir plus: La représentation politique

Les différents constats faits précédemment viennent heurter les principes d’égalité et de souveraineté, inclus dans la définition des concepts de Démocratie et de République . En effet, ils montrent qu’une large partie du peuple ne détient pas et ne contrôle pas le pouvoir et qu’il existe, de fait, une distinction du à la naissance, à la richesse, à la compétence… Entrainant la conclusion que la France n’est +1 république démocratique mais une oligarchie , puisqu’une partie de la population ne peut pas présenter de candidat aux élections .

En savoir plus: Les élections, la représentation et les partis politiques -Filon Morar

3) Eléments d’analyse

La baisse du militantisme politique et syndicale, qui favorise l’implication politique et l’envie d’avoir des représentants qui vous ressemblent, peut s’expliquer par plusieurs faits :

– l’État s’impose progressivement, en tant que 3° interlocuteur, dans le dialogue social qui initialement s’établissait uniquement entre le patronat et le salariat. Il est fort probable que l’arrivée de ce tiers- censé servir le bien commun- dans la lutte que se livrent depuis des décennies les salariés et les employeurs, a joué un rôle dans la décroissance de la mobilisation des salariés.

– La bureaucratisation des organisations politiques et syndicales les a transformés en institutions, peu réactives, plus prompte à défendre les acquis de leur « permanent » que ceux de leurs adhérents. Cette bureaucratisation pyramidale a totalement inversé les rapports de pouvoir. Les donneurs d’ordre ne sont plus les adhérents, mais les dirigeants des structures politiques et syndicales

– depuis les années 1970, le chômage grandissant est « un coin » enfoncé dans la cohésion sociale de catégories socioprofessionnelles qui, jusque-là, avait parfaitement compris que le syndicalisme et le militantisme étaient des moyens de lutter collectivement pour obtenir des acquis, et surtout, empêcher que ces acquis ne soient supprimés en cas de changement de tendance politique au Parlement .

– La montée du chômage mais aussi la facilitation des délocalisations et des licenciements que le Parlement a autorisé, au détriment de 33 % du peuple français, a eu pour conséquence une dégradation de la représentation sociale que la classe dirigeante renvoyait aux individus.

– Les transformations, liées à l’informatisation des postes de travail, à l’automatisation des tâches et l’implantation systématique de la bureautique, dans le secteur industriel et dans les services, ont entrainé chez les ouvriers et les employés, ainsi que chez les techniciens qualifiés, une dévaluation de leur capital culturel .

– Parallèlement, l’introduction de méthodes d’organisation du travail, s’inspirant du taylorisme et du fordisme, ont cassé ce que les anciens appelaient « l’esprit d’équipe », ont morcelé le travail, brisant la relation de travail homme/homme, au profit d’une relation homme/machine.

La succession des faits, décrits ci-dessus, se matérialise aujourd’hui par une érosion, chez l’individu, de la confiance en lui et de la confiance dans l’action collective. Cette érosion explique probablement pourquoi les classes sociales touchées par la perte de leur capital culturel, la dégradation de la représentation sociale que leur renvoi la classe dirigeante, ne se reconnaissent plus dans le choix politiques qu’on leur propose ( impose?), ni dans l’action collective (syndicale ou partisane) et se mobilisent peu à l’occasion des périodes électorales.

Au-delà de ces quelques éléments d’analyse psychosociale, d’autres explications beaucoup plus pragmatiques peuvent être données pour tenter d’expliquer pourquoi les classes sociales les plus modestes ont peu de représentants politiques issus de leur « rangs ».

Quand bien même un jeune ou un vieil ouvrier est fortement motivé pour mener un combat politique et se présenter à une élection, il va lui falloir maitriser, disposer de, trois moyens : du temps libre, de l’argent, des relations.

La plupart du temps, les relations vont lui être fournies par le parti politique sous l’étiquette duquel il se présente. Mais quand est-il du candidat « non encarté » ? Il va lui falloir trouver dans son entourage un nombre conséquent de personnes pour s’occuper du back office de sa campagne et distribuer aux électeurs les tracts qui le feront connaitre ainsi que sa « profession de foi », etc… Voilà déjà un premier frein à une candidature une libre.

Quand bien même notre candidat indépendant a à sa disposition le réseau de personnes nécessaires, il va lui falloir disposer de temps libre pour faire campagne. C’est là une contrainte commune à tous les candidats. Mais, selon qu’il appartient à la catégorie des salariés, des professions libérales, des cadres, ou à des professions indépendantes qui ont la faculté de gérer librement leur temps de travail, sans contrôle hiérarchique, la contrainte va être plus ou moins pesante. Je ne vous parle même pas d’un chômeur ou d’un travailleur à temps partiel obligé d’utiliser son temps libre à rechercher un emploi…

C’est malheureusement la réalité de beaucoup d’ouvriers et d’employés, voire même d’anciens agents de maitrise, qui actuellement n’ont pas le temps nécessaire pour se consacrer à l’action politique. Ça ne veut pas dire pour autant qu’ils n’ont pas envie ni compris la nécessité de mener ce type d’action. Cela veut simplement dire qu’ils ont d’autres priorités à gérer.

Mais admettons que notre candidat dispose d’un capital temps pour mener campagne. Une autre question non négligeable à se poser à lui: La question du cout financier

Compte tenu du cout exorbitant de certaines campagnes électorales, et du peu d’aide financière que certains partis politiques apportent aux candidats, il va lui falloir disposer d’une somme d’argent conséquente. Ce qui n’est pas le cas de bon nombre d’ouvriers, d’employés, de salariés de la classe moyenne basse.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que peu importe que notre candidat soit « candidat libre » ou pas, dans beaucoup de partis politiques, c’est le candidat lui-même qui avance les fonds nécessaires pour mener une campagne.

4) Les solutions de changement

Loin de moi l’idée de vouloir forcer qui que ce soit à s’intéresser à la chose politique, notamment en rendant le vote obligatoire ou en stigmatisant les abstentionnistes. Je ne pense pas que ce soit le genre de comportement qui rétablira la confiance et redonnera l’envie de s’investir dans l’action politique et en particulier dans la représentation électorale.

Globalement, je pense qu’il faut que nous réfléchissions tous à la situation actuelle et en particulier à la déviance, que permet le mandat représentatif, qui aboutit actuellement à une situation où notre Parlement, ressemble plus à un congrès corporatiste qu’à une représentation de la Nation. Je doute fort que le plus grand nombre de nos représentants soit suffisamment désintéressés ou altruistes pour, en changeant la situation actuelle, scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Malgré tout, on peut aisément lever les deux freins que représentent le temps et le cout, en mettant en place des lois, des pratiques, des principes, qui permettent aux classes sociales modestes de s’investir dans le champ de la représentation politique.

Pourquoi ne pas, comme cela a été fait pour les représentants syndicaux, permettre à un salarié de disposer, sur son temps de travail, d’un « temps de campagne à plein salaire » ? Bien entendu il n’est pas question que ce temps de campagne représente une perte de revenus pour le salarié ou une quelconque amputation de ses congés payés. Disons que cela représente la part d’investissement des entreprises à leur DEVOIR citoyen… Au lieu de faire du lobbyisme auprès des élus, elles permettrons ainsi que tous les citoyens aient des représentants politiques de toutes les classes sociales. Cette solution, a peaufiner, règlerait la question du manque de temps auxquels sont confrontés les salariés. En ce qui concerne les chômeurs à faible qualification et faible indemnisation, on pourrait considérer que leur candidature à une élection politique est régie par les mêmes textes qui valent aux partis politiques un financement de la part de l’État. Car en étant candidat, quand bien même candidat libre, notre chômeur participe tout autant au développement de la démocratie qu’un parti politique. Il me parait donc logique qu’il bénéficie des mêmes avantages financiers que ce dernier. De même qu’il pourrait bénéficier de formations gratuites, ciblées lui permettant d’acquérir les bases en matière constitutionnelle, législative, civique, Etc., qui lui permettront de mieux appréhender la tâche qui l’attend si il est élu.

Pour soulager les candidats libres, suivant leurs revenus, moyennant une déclaration de « candidature libre » au moment de leur dépôt de candidature en Préfecture, on pourrait mettre en place un système qui leur permette de se présenter à des élections en bénéficiant d’un support financier immédiat (du type avance sur dépenses) qui prendrait en charge leurs frais, qui pourraient consister en une aide matérielle, et éventuellement logistique, pour qu’il puisse se présenter sans être obligé de s’endetter.

Il me semble également que, pour ce type de candidature, on pourrait faire en sorte que l’État raccourcisse les délais de remboursement des frais et surtout baisse le quota de vote nécessaire au déclenchement du remboursement. Car il me semble très peu équitable qu’on exige des candidats libres, pour leur rembourser leurs frais de campagne, alors qu’ils partent avec un handicap important au regard des moyens des partis politiques, de leur appliquer la règle du nombre de votants pour déclencher le remboursement de leurs frais. Dans mon esprit, il n’est pas question d’appliquer cette règle aux partis politiques ou aux candidats bénéficiant d’un revenu (du travail ou autre) suffisant au regard des barèmes fixés par l’État .

Reste le dernier frein: la restauration du capital culturel.

Il s’agira de revaloriser, au sein des classes sociales les plus modestes, leur confiance en elle-même, en leur savoir et leur savoir-faire, en leur expérience, en leur expertise et en leur capacité d’initiative et de créativité en matière de solutions concrètes aux problèmes que pose la vie de la cité, c’est-à-dire aux problèmes de politique.

À mon avis, ça n’est pas en allant leur porter la bonne parole, mais en les rencontrant dans le cadre de réunions participatives, en écoutant et en mettant en valeur leurs suggestions, en favorisant l’expression de leurs besoins sans s’y opposer immédiatement des arguments de technocrates, bref, en les considérant comme toute autant capables que n’importe quel avocat, médecin, commerçants, éleveur, de réfléchir, d’analyser des problèmes et d’y apporter des solutions concrètes. Nous avons de très nombreux exemples, au Brésil, dans certains pays d’Afrique, en Inde, et même dans certains quartiers de grandes villes françaises, qui prouvent qu’une telle démarche permet à des populations souvent mises à l’écart de la décision politique de s’intégrer, de s’approprier le champ politique et ne s’investir dans la représentation politique.

Conclusion

Les propositions que je fais sont techniquement faciles à mettre en place. Je ne pense pas qu’elles coute énormément d’argent à l’État, du moins pas plus que ne lui coute l’entretien des partis politiques dans lesquelles les Français n’ont pas confiance.

J’ai bien conscience des oppositions qui surviendront inéluctablement à de tels changements notamment de la part des employeurs et de la part des professionnels de la politique qui pourraient voir d’un mauvais œil l’arrivée de concurrents qu’ils ont tous fait jusqu’à présent pour écarter. Mais la vie de la démocratie est à ce prix.

Une note d’espoir tout de même, en prenant l’exemple d’Annie David , qui, bien qu’issue d’un milieu extrêmement modeste, grâces à sa très forte motivation, à la mobilisation de sa mère, de ses proches, est parvenue à remporter son siège de Sénatrice, devenant ainsi la plus jeune Sénatrice de France.

Ce que quelques autres en disent: Marc Vasseur , Romain Pigenel , Romain Blachier ,Juan , Dagrouik , Yann ,Nicolas , Seb Musset ,Dedalus ,Juju , Melclalex , Gabale

Sources: ENS-Lyon;Gabale; INSEE ;La Toupie ; Chez Louise ; Persée; Spires; Ebooks; Wiki; . La vie des Idées; Assemblée Nationale

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Classé dans:Actions Politiques, Citoyens, Comprendre, Culture politique, Gouvernement, Parti Politique, Politique, , , , , , , , , ,

7 Responses

  1. Yann dit :

    Si je trouve un peu de temps, je réponds à cette question. Merci.

  2. Stef dit :

    Oui un véritable statut de l’élu comme pour le délégué syndical en entreprise pourrait être un début de réponse…

    Sacré boulot, bravo.

  3. […] nationale ou européenne-  tant que son mandat n’est pas arrivé à échéance, une parité socioprofessionnelle représentative du poids réel de chaque catégorie dans la population …, afin que nos assemblées ne ressemblent plus à des « clubs de professions libérales et de […]

  4. […] nationale ou européenne-  tant que son mandat n’est pas arrivé à échéance, une parité socioprofessionnelle représentative du poids réel de chaque catégorie dans la population …, afin que nos assemblées ne ressemblent plus à des « clubs de professions libérales et de […]

  5. […] s’expliquer d’une part par la mainmise de la classe moyenne supérieure sur les institutions républicaines, Parlement, partis politiques , hautes fonctions publiques, etc. […]

  6. […] s’expliquer d’une part par la mainmise de la classe moyenne supérieure sur les institutions républicaines, Parlement, partis politiques , hautes fonctions publiques, etc. […]

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